En 1654, un acte rédigé par le notaire Guillaume Audouart nous
renseigne sur les activités de notre ancêtre. Le 14 mai 1654, il passe un contrat de société avec Thomas Hayot et Jacques Leber dit Larose. Il s'associe à Jacques Leber pour faire le voyage que Thomas et lui prétendent organiser en l'Acadie et autres lieux en cette présente année. Le contrat stipule entre autre que le dit Leber participera aux profits et émoluments qui surviendront suivant l'état des marchandises qu'ils livreront. Il est bien spécifié de plus que s'il y a des pertes, elles seront partagées au prorata des marchandises et je cite:
Le voiage étant fait de souffrir les pertes au prorata de la dite marchandise.
C'est dans la maison de Thomas Hayot que seront réunis Étienne, Jacques, ainsi que Claude Bouchard dit Dorval, chirurgien, Julien Quentin et le notaire Guillaume Audouart pour la rédaction de cet acte.
Ce voyage dont il est question est probablement un voyage de chasse ou de pêche puisque le castor est un commerce prospère à l'époque tout comme la pêche à l'anguille, aux marsouins et à la morue. Cependant, nous ne savons pas si le voyage a bel et bien eu lieu.
La naissance du premier enfant du couple De Nevers suivient le 25 août 1654 et c'est un garçon qu'ils prénomment Guillaume. Le 20 septembre suivant Étienne fait l'achat d'une terre appartenant à Julien Quentin, de deux arpents de front sur le fleuve Saint-Laurent par vingt arpents de profondeur. Cette terre avait à l'origine été acquise en concession par Jean Lemire qui la vendit le 22 mars 1652 au dénommé Quentin. Il laissa en plus de sa terre tous les grains sur pied de quelque nature que ce soit sans exception, choux, navets et tous les autres légumes ensemensés. Il lui laissa aussi le bois fendu, coupé, planches et nasses. Étienne acquiert par le fait même, le droit de logement qu'il a dans le fort construit entre le Cap-Rouge et Sillery. Le prix de la vente s'élève à 250 livres tournois et Etienne paie la somme avec des castors pour la valeur de 150 livres tournois et avec les 100 livres que lui doit Mathieu Hubert dit Des Longchamps. Nous ne pouvons l'affirmer avec certitude, mais il est agréable de penser qu'Etienne a sans doute fait ce voyage puisqu'il a en sa possession une quantité appréciable de castors qui lui servent à monayer la terre.
Le 17 décembre 1656, un deuxième enfant voit le jour. Il s'agit de Daniel Jean. Deux ans plus tard c'est la naissance de la première fille, Élisabeth-Ursule et vers 1660, un autre garçon, Étienne. Le 10 octobre de la même année, les Révérends Pères Jésuites avantagent Etienne et Anne d'une concession de trois arpents de front avec la profondeur qui se trouve jusqu'à la grande route qui va de Kébec (sic) à Cap-Rouge, bornée par le bout d'un bas du coteau qui regarde le fleuve Saint-Laurent. On leur accorde le droit de pêche et de chasse au devant de la concession et chaque année, ils doivent payer une rente foncière de 20 sols pour chaque arpent de front et deux deniers de cens. Ce paiement s'effectue le 27 décembre de chaque année. Par la suite, ils doivent se bâtir une maison, l'habiter dans l'année, y tenir feu et lieu, y travailler et cultiver la terre. Ils doivent aussi permettre aux Sauvages de Sillery de couper et de prendre du bois de chauffage tout en se gardant bien de les molester. Ils ont l'obligation de faire moudre leur grain au moulin bâtit sur les terres seigneuriales des Sauvages de Sillery. Le 15 novembre 1662, l'arpenteur Jean Guyon rédige le procès-verbal d'arpentage de cette terre. En 1667, Étienne revend une terre qu'il avait acquise de Julien Quentin à Jean Routhier. On mentionne que la terre est:
en nature de labeur à charrue, à la pioche et prayris y comprises les Sapinières et le reste en haut bois.
On fait aussi mention qu'il y a une petite maison et une petite grange. En plus des cens et rentes qu'Etienne est tenu de payer à la Censive des Sauvages de Sillery, Jean Routhier doit leur remettre deux chapons vifs ou deux poules.
Mais pourquoi Etienne vend-t-il cette terre? A-t-il trop à faire avec sa concession obtenue en 1656 des Jésuites, ou peut-être en bon homme d'affaires voit-il l'avantage de faire quelques profits puisqu'il demande pour cette concession, 700 livres tournois. Jean Routhier s'engage alors à lui payer cette somme par 150 livres à la Toussaint prochaine, 150 livres à la Toussaint premier en un an, 200 livres au premier jour de l'année 1669 et 200 au jour de la Toussaint de 1670. Le 26 décembre 1667 toujours à Sillery, naît le petit dernier de la famille, Simon-Jean.
Deux ans plus tard, le 29 janvier 1669 on retrouve un acte d'obligation d'Etienne De Nevers envers Charles Aubert de la Chenaye, marchand bourgeois de Québec. Une somme de 116 livres un sol est due pour " reste de vente et livraison de marchandise". Afin de payer le Sieur De La Chenaye, il l'autorise à prendre la somme sur les 200 livres que lui doit encore Jean Routhier. En contre-partie Etienne lui demande de bien vouloir lui rembourser la somme de 45 livres pour les 15 cordes de bois qu'il a fournies et livrées au Sieur Toupin à son ordre.
L'année suivante, le premier juin, Jean Grignon marchand bourgeois réclame à Étienne, 80 livres pour de la marchandise fournie. Il le renvoie en l'autorisant à prendre cette somme sur la balance que lui doit Routhier. Le 8 octobre 1671, Etienne obtient de monsieur De La Martinière une terre sur le territoire de Saint-Nicolas, près d'une Anse, "ou il avait fauché cette année là". D'une superficie de quatre arpents de front dans l'Anse du vieux moulin où devait être érigée la première église. En plus, il concède à Guillaume et Daniel De Nevers, une terre de quatre arpents de front par 40 de profondeur. La condition comme toutes les concessions accordées est qu'ils doivent cultiver la terre, la défricher et l'entretenir ainsi que de faire moudre leurs grains au moulin à vent ou à eau qui seront construits.
Le 4 juin 1674 Etienne et Daniel De Nevers liquident leurs comptes avec le Seigneur de Lauzon au sujet de la concession obtenue le 8 octobre 1671. C'est le 8 octobre 1675 que notre ancêtre passe avec Denys Jean un bail à ferme pour une terre située en la côte Saint-François-Xavier, de 3 arpents par 40, avec une maison dessus construite. La terre se divise en deux parties, la première est labourable et l'autre en haut bois. Ses voisins sont Denys Joseph Ruette escuyer, Sieur d'Auteuil et Mousseau procureur général pour le Roi au Conseil Souverain. Dans un bout de la terre c'est le fleuve Saint-Laurent et à l'autre bout la route Saint-Ignace. Denys Jean doit fournir par ce bail, 30 minots de blé froment à Etienne De Nevers et un millier d'anguilles fraîches et saumurées pendant une période de six ans. Afin de protéger et de mettre en suret‚ le grain et le foin, Etienne s'engage à faire construire une grange et se réserve le droit de se faire bâtir une petite cabane sur le bord du fleuve pour ses activités personnelles (probablement la pêche).
Le 21 octobre 1674 Adrien Hayot vend à son beau-frère d'Etienne De Nevers un demi arpent de terre de front sur le fleuve Saint-Laurent. Cette portion de terrain est vendue pour la somme de 80 livres tournois. Ne dérogeant pas beaucoup à ses habitudes, Etienne paiera cette somme avec une vache estimée à 45 livres qu'Adrien Hayot doit aller chercher chez lui à Cap-Rouge. Pour la balance qui est de 35 livres, il lui donne deux barriques d'anguilles salées. Une fois de plus cela confirme que notre ancêtre vit des profits de sa terre et de ceux de la pêche qu'il pratique quotidiennement. La pêche à l'anguille est alors très répandue dans le fleuve et s'exerce comme un commerce florissant.
de beaucoup meilleur au goût que celle qui se voit en France" et elle " se garde fort bien salée". " C'est une excellente provision, en ce qu'elle porte son assaisonnement avec soy, se mangeant rostie sur le feu, sans qu'il soit besoin ny de beurre, ny d'aucune autre saulce; & mesme estant bouillie, elle sert & de beurre & de graisse pour faire les potages.
L'anguille était alors un mets apprécié et son commerce rapportait beaucoup. La relation des Jésuites mentionnent d'ailleurs que l'anguille est la manne du peuple:
en une seule nuit, un ou deux hommes en prendront des cinq & six milliers: & cette pesche dure deux mois entiers
On mentionne de plus que cinq milliers d'anguilles donnent dix barriques à 25 livres la barrique pour un revenu de 250 livres et celà en une seule nuit! Comme le note Marcel Trudel " les quantités d'anguilles qui sont réclamées dans certaines transactions attestent de son abondance.
Notre ancêtre Etienne reçoit en 1676, un bail sous seing privé fait par les Révérendes Mères Ursulines, stipulant qu'il peut faire la pêche et utiliser la terre du Platon de Sainte-Croix moyennant une somme de 60 livres de rentes et cela pour cinq années consécutives commençant le 16 juillet 1676. Le 6 août de la même année, Etienne vend une autre portion de terrain équivalent à trois quarts d'arpents, partant du fleuve jusqu'au chemin appelé la " Grande Allée ". Sur cette terre on y retrouve aucun bâtiment. On voit donc Etienne se départir d'une partie de son bien pour la somme de 200 livres.
L'année suivante il se signale dans un acte de transaction comme subrogé tuteur des enfants mineurs de Marin Pain et Olive Morin habitants de leur vivant en la seigneurie de Gaudarville. Il s'agit de Jean-Baptiste Pain 16 ans et de François Pain 14 ans. Pour une meilleure compréhension examinons la composition de la famille Pain. Marin Pain est originaire de Thury-Harcourt, arrondissement Caen, évêché de Bayeux en Normandie. Il pratique le métier d'habitant et de boucher. Le 2 août 1643 il épouse Olive Morin à Berthault (Thury-Harcourt) en France. A leur arrivée en Nouvelle-France, la famille se compose de deux enfants: Jean Pain né en 1645 en France et marié le 29 décembre 1670 à Sillery à Anne Masse fille de Pierre Masse et Marie Pinet; Jacqueline Pain, deuxième enfant est née en 1648 aussi en France et mariée à Jean Larue en 1663. Par la suite naissent deux autres enfants, des garçons: Jean-Baptiste (1662) et François Pain (1663). Marin Pain décède avant le 16 décembre 1671 et Olive entre le 4 février et le 6 décembre 1677. Donc Jean-Baptiste et François se retrouvent sans parents et leurs affaires sont confiées à Etienne De Nevers qui est nommé tuteur et responsable de la succession.
Voilà qu'entre le 20 juillet 1673 et le 13 mars 1674, Jean Pain l'aîné de la famille décède. Pierre Masse le beau-père du défunt réclame la somme de l'héritage pour sa fille Anne Masse. Pour le parfait paiement de 300 livres auquel elle a droit, Etienne s'engage au nom des enfants mineurs de lui livrer en paiements égaux, 100 livres dans la fête de Noel prochain, 100 livres dans l'année prochaine et 100 livres dans l'année 1679.
Comment se fait-il que notre ancêtre se retrouve dans une telle situation? Nous pourrions imaginer sa grande générosité mais il ne faut pas oublier son niveau d'instruction qui semble être un point important. Etienne sait écrire, il signe très bien et avec la "paraphe" des notables de l'époque, il est donc instruit. De plus, sa qualité d'homme d'affaires s'ajoute à sa personnalité et il semble probable qu'un lien d'amitié avec Marin Pain soit à l'origine de cette situation.
Le 27 juin 1678, Etienne demeure et habite en la Côte et Seigneurie de Lauzon. Toujours comme tuteur des enfants Pain, il passe un accord avec Michel Desorcis qui veut acheter une terre de deux arpents appartenant à Jean-Baptiste Pain. Étienne effectue la transaction au nom de l'enfant mineur. Ce contrat sera le dernier signé par Étienne. Nous ne connaissons pas la date exacte de son décès, mais nous savons qu'elle se situe entre le 27 juin 1678 et le 7 décembre, puisque à cette date Anne Hayot dite "veuve" passe chez le notaire Gilles Rageot pour convenir à une convention de mariage avec Léonard Debord Sieur De La Jeunesse. À la signature de l'acte des gens illustres sont présents. Il s'agit de:
Monsieur Me Louis Theande Chartier escuyer Sieur de Lotbinière, Conseiller du Roy en ses Conseils cy devant Lieutenant général en la dite prévosté, Dame Elisabeth Damours son épouse, de monsieur Me René Louis Chartier escuyer Sieur de Lotbinière conseiller du Roy, Lieutenant général et Criminel en la Prévosté leur fils et dame Marie-Madeleine Lambert son épouse, Dame Marie Françoise Chartier veuve de Pierre De Joubert escuyer Seigneur de Marçon et de Soulange, vivant Lieutenant et Major de Lacadie et le Sieur Guillaume Dennever fils de la veuve, des Sieurs Denis Guion Thomas Lefebvre Lucien Boutteville Sieur des Rivières et Maximilien de Chefdeville bourgeois de cette ville et Florance Gareman veuve de François Boucher.
C'est donc devant la bourgeoisie de l'époque que Anne Hayot et Leonard De Bord Sieur de La Jeunesse se promettent en mariage. Léonard est le fils d'Antoine Debord et de Catherine Nicar de Saint-Jean d'Argenson-sur-Creuse, arrondissement Châteauroux, archevêché de Bourges, Berry. Il est arrivé le 30 juin 1665 en Nouvelle-France comme soldat de la compagnie de Monteil du Régiment de Carignan. Pour les habitants de la Nouvelle-France, la première conséquence importante de l'instauration du gouvernement royal sera de mettre fin aux guerres iroquoises. Louis XIV est disposé à défendre sa colonie. C'est ainsi que la milice du pays qui avait tenu le coup contre les Iroquois reçoit un renfort: le régiment de Carignan-Salière. Plus de mille hommes, arrive à Québec en 1665 avec mission d'envahir l'Iroquoisie.
Léonard Debord devient ainsi membre de la famille De Nevers. Guillaume, l'aîné, n'est plus dans la demeure puisqu'il a épousé en 1671, Louise Vitard, de même pour Elisabeth-Ursule qui a épousé Jacques Gauthier. C'est pour Anne Hayot une nouvelle vie qui s'annonce.
Le 12 avril 1679 à la demande de Léonard De Bord on assiste à l'inventaire après décès des biens d'Etienne De Nevers. Léonard est alors mentionné comme habitant de la Seigneurie de Lauzon. Ce contrat est très intéressant car il nous renseigne sur le niveau de vie de notre ancêtre, que ce soit par l'examen des biens meubles et immeubles que des dettes actives et passives. C'est donc suite à cet inventaire que se termine la vie assez mouvementée de notre ancêtre Etienne De Nevers Sieur de Brantigny.
Le second mariage d'Anne Hayot est assez nébuleux et nous en savons très peu de chose. Après le décès d'Anne survenue le 27 novembre 1694 à l'Hotel-Dieu de Québec, les enfants ne s'entendront pas très bien avec leur beau-père. Léonard semble vouloir profiter des biens laissés par la veuve au détriment des héritiers. Un procès est alors intenté entre lui et les enfants. Le Conseil souverain de la Nouvelle-France doit trancher le litige et il ordonne que l'inventaire des biens soit fait et il prévilégie un partage équitable entre les héritiers et Léonard DeBord en tenant compte des dettes passives et actives de la communauté.
Le 19 septembre 1697, Léonard De Bord se remarie à Françoise Millot veuve de René Mezeray. Encore là toutes les personnalités de Lotbinière sont présentes chez le notaire Guillaume Roger. Ce contrat de mariage est assez particulier puisque Françoise Millot déclare qu'elle laissera à l'heure de son décès tous ses biens aux Révérendes Mère Ursulines de Québec pour payer les dettes de l'Hotel Dieu. Le 30 septembre suivant, le mariage est célébré en l'église Notre-Dame de Québec.